Pascale GOETSCHEL, Renouveau et décentralisation du théâtre (1945-1981), Presses Universitaires de France, 2004.

En retraçant l’histoire des Centres dramatiques nationaux de 1945 à 1981, Pascale Goetschel, éclaire la genèse des politiques de décentralisation dramatique et l’histoire des troupes, des metteurs en scène, des répertoires, de la prospection des publics. Elle montre que la défense du théâtre public s’est développée, surtout à partir du Front Populaire, comme un combat pour la démocratisation de l’accès à la culture, non seulement sur le plan social, mais aussi sur le plan géographique (contre la domination parisienne). Le livre analyse en détail la période fondatrice de la politique de décentralisation et le rôle joué par Jeanne Laurent. Il décrit les étapes ultérieures marquées par un temps d’arrêt puis un second souffle, sous l’impulsion du ministère des Affaires culturelles dirigé par André Malraux.

Cette contribution importante à l’histoire des Centres dramatiques nationaux (CDN) met bien en lumière le fait que dans la première phase de la décentralisation, les innovations de mise en scène sont quasiment inexistantes. La recherche d’une proximité avec un public qui n’est pas familier de l’art dramatique éloigne les premiers CDN des théâtres de création localisés à Paris, lesquelles cultivent les esthétiques d’avant-garde. Les choses changent à partir des années 1960. Les CDN deviennent alors de véritables institutions locales, qui acquièrent encore plus de poids dans les années 1970, grâce à leur mise en réseau.

L’un des aspects les plus intéressants du livre, d’un point de vue socio-historique, se situe dans les pages qui étudient les rapports que ces premiers CDN ont noués avec leur public. Ils réalisent de nombreuses enquêtes pour mieux connaître les spectateurs, recueillir leur avis sur les spectacles. Ils mettent en place des correspondants qui se comportent comme les porte-parole du public. Mais les résultats ne sont guère probants. Les professionnels jugent consternantes les opinions de ces correspondants. Parmi ces derniers, certains déplorent, par exemple, les mots grossiers qui figurent dans une pièce de John Osborne et se plaignent de la longueur d’une pièce de Shakespeare. En 1958-59, la Comédie de l’Est part en tournée pour présenter Andromaque. Les propos de son directeur,  Hubert Guignoux, sont édifiants. Il note : « je suis désespéré car il n’y a pas un tiers des spectateurs qui écoute ». Il déplore aussi que le spectacle ait été joué devant un public trop jeune « dont les réactions parfois bruyantes ont (…) désarçonné les comédiens (…) .Ils ont d’abord souffert puis s’en sont irrités et petit à petit ils en sont venus à craindre de jouer dès que cinquante têtes jeunes apparaissent au poulailler » (p. 318). On comprend mieux dans ces conditions pourquoi, à partir des années 1960, les artistes ont voulu changer le public, tout en gardant l’argent public.