Le massacre des italiens

« Bienvenue mesdames et messieurs. Welcome aboard. Merci d’avoir choisi le petit train de la Compagnie des Salins pour cette visite à travers les marais. Nous allons traversez les diverses époques de l'histoire salinière en découvrant le Musée et sa boutique. Entre Sel et Mer, au cœur d'une nature sauvage et préservée, nous allons découvrir le plus vieux salin de la Méditerranée avec sa faune et sa flore exceptionnelles. En Camargue, au pied des remparts d'Aigues-Mortes, les montagnes de sel de mer attestent d'une activité agricole respectueuse de l'environnement. Récolté une fois par an au mois d’août, le sel de mer La Baleine est naturellement blanc. Le spectacle somptueux où se mêlent... » (Elle s'arrête pour malaise ou trou de mémoire.)

 

Excusez moi, mais j'peux plus... vous imaginez ça fait dix ans que je déverse ces conneries aux touristes... non parce que depuis que j'ai lu le Massacre des italiens j'arrive plus à le faire mon speech, et dans le bouquin la baleine elle est pas toute blanche... Ben vous allez voir : une archive pour commencer :

 

«  Des pierres énormes sont lancées de tous côtés sur les Italiens, et à chaque pas, ces malheureux laissent des victimes sans défense sur le sol. Des Italiens sont poussés dans un fossé plein d’eau. Ceux qui veulent en sortir sont roués de coups. Les pierres pleuvent, le sang ruisselle.

Un sinistre individu achève à coups de triques deux blessés tombés dans la bagarre, l’un près d’un arbre, l’autre près des remparts. L’après-midi, la chasse à l’homme reprend dans les rues d’Aigues-Mortes. Deux Italiens sont reconnus sur la place Saint-Louis et assaillis à coups de bâtons. ».

 

Ce sinistre individu c'est Philippe Buffard, alias Le Kroumir.  Le sauvage. Le rebelle. Il a participé au massacre ici. Ici, à Aigues Mortes. Le Aigues Mortes de l'époque : avec la gare flambant neuve ; la Cie des Salins de Midi (CSM) ; et les remparts construits par St Louis...

 

Y paraît même que... au jour où j'vous parle, on trouverait encore des corps dans les marais, des Italiens massacrés sous les remparts...

 

 

 

 

 

 

Philippe Buffard alias le Kroumir s'en fait deux d'un coup à lui tout seul...   Le jour du procès, des témoins diront que ces deux pauvres malheureux « remuaient encore quand Buffard les a frappés ». Pourtant, Philippe n’avait jamais eu affaire aux gendarmes jusque-là. Alors pourquoi il leur a cogné dessus ? Qui c'est qui lui a mis dans le crâne que les Italiens étaient des bêtes?... des bêtes nuisibles ?

Qu’est-ce qu’ils faisaient à Aigues-Mortes ces Italiens, en plein mois d’août ? Vous croyez qu’ils étaient venus en touristes, avec la carte bleue pour faire trempette au Grau du Roi, ou prendre en photo les murailles de « Saint » Louis ?

Ils étaient là parce que la Compagnie des Salins du Midi les avait recrutés pour travailler au levage du sel dans les marais salants.

 

Un travail de forçat. Fallait que les ouvriers transportent des brouettes de plus de cent kilos sur des monticules de 20 mètres de haut, « les camelles ». Et par  une chaleur... en plein mois d'aout ! et le mistral qui vous gifle... et le sel qui vous colle à la peau...

 

Avant les Piémontais, c’étaient des gars du pays qui faisaient c' boulot, des paysans de la montagne cévenole. Ces montagnards, à Aigues-Mortes, on les appelait les « Ardéchois ». Cà voulait dire les « étrangers », les sauvages.

 

« Les figures des gens que l’on rencontre dans les Cévennes n’ont rien de commun avec celles de la plaine. Uniformément pareilles, elles frappent par je ne sais quoi de lourd et d’inachevé, surtout chez les femmes […]. Dans l’épaisseur des larges crânes, la pensée bat d’un rythme très lent, l’excitation quotidienne du journal ne l’a pas encore activée ».

Marquis Eugène-Melchior de Vogüe, membre de l’Académie française.

 

 

Mais à partir des années 1880, les choses ont commencé à changer. Avec le chemin de fer, c’est le capitalisme qui est arrivé dans la région. Et le capitalisme, tôt ou tard, c’est la crise. Elle a été terrible ici, la crise.

 

Toute l’industrie rurale a été ruinée et en plus, le phylloxera a détruit le vignoble. La montagne s’est vidée et les paysans ont émigré définitivement vers la plaine du bas Languedoc.

 

C’est pour çà que l'Kroumir a atterri à Aigues-Mortes. Il était né à Ganges dans une petite bourgade cévenole où l’on tissait la soie. Mais il a perdu son métier parce que tous les ateliers ont fermé. A l'époque pas de RMi, pas de sécu', pas d’alloc', rien. Et comme il était orphelin, il a fallu qu’il se débrouille tout seul. Philippe s’est engagé dans l’armée. Il est partie en Algérie combattre les « rebelles », « les sauvages », que les journaux appelaient les « Kroumirs ».

 

Puis il est revenu à Aigues-Mortes, comme « homme de peine ».

Des ouvriers déclassés comme lui, il y en avait des centaines de milliers en France. On les appelait les « trimards » parce que pour survivre, ils trimardaient, ils « faisaient la la route »  comme on disait à l'époque...

 

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