En sortir

EN SORTIR

 

Gérard Noiriel

 

I.

(A sa table de travail, il écrit)

« J’ai passé dix ans de ma vie dans la rue. Ma routine, c’était de tendre la main devant une poste ou une église pour gagner de quoi manger, boire deux ou trois litres de mauvais vin pour oublier que l’on ne doit pas quémander et puis aller à la bibliothèque municipale pour me cultiver. Pourquoi j’ai perdu contact avec les membres de ma famille ? La chose est simple : j’ai commencé à écrire ce texte quand [tu] ne savais pas ce que je vivais. J’ai pensé que [tu] étais toute petite et que ce n’était pas la peine que [tu] saches que ton père était devenu un clochard. [Et les parents], leur dire que j’étais tombé si bas, tels que je les connais, ils se seraient coupés en deux pour moi. Je ne pouvais pas leur demander plus que ce qu’ils avaient fait pour moi. C’est cette raison qui m’a poussé à jouer le mort. Mieux : disparu ! Effacer toute trace de moi était mon but. »

 

 

II.

Je m’appelle André Verret et j’ai une chose à dire : la société elle est pourrie. J’en ai marre de cette vie. J’en ai marre, marre, marre, très marre, crois moi. J’en ai marre, ras le bol. Moi je trouve çà désimbé-, dé-sim-bé-rant ! Désimbérant, çà veut dire qu’il y a trop de souffrance sur terre. Qu’il y en a qui souffrent encore plus ! Pour moi c’est désimbérant ! C’est inadmissible ! Je veux plus, je veux plus avoir, avoir la, la souffrance devant moi. Je veux plus voir cette souffrance, plus du tout ! Ramasser des endives pleines de terre, de terre mouillée, moi çà ne m’intéressait pas. Moi je veux travailler, je veux travailler dans des conditions qui sont bien. Travailler pour dix balles par jour, çà aide pas un homme. J’arrive pas à trouver du travail. J’arrive pas à trouver quelque chose, quelque chose qui aille bien avec moi. N’importe quoi. Je prendrais n’importe quoi. Même du boulot bénévole, çà ne me dérangerait pas.

[Moi] j’étais ajusteur chez Dassault et un jour ils m’ont mis à la porte. Un beau jour, ils ne veulent plus de toi. Tu n’es qu’un engrenage de plus. Moi je me suis donné à fond, je faisais énormément bien mon travail. Je peux voir encore le jour qu’on m’a mis à la porte au boulot, je me sentais moins que rien. J’étais cassé. J’ai cru crever cent fois, la preuve (il montre son visage du doigt). J’étais toujours un travailleur. Je reste ouvrier dans ma tête. Comment effacer ce que tu es, ce que tu étais ? Je ne suis plus celui-là, mais je pense toujours comme celui d’avant. Cà fait mal.

[Moi],  j’étais gigolo ! Je me tapais des vieilles à 60 balles la passe.

[Moi] j’avais un bureau, je travaillais avec un stylo, un poinçon et une blouse blanche. « Je suis absolument désolé de vous le dire, mais : compression de personnel ». Comme je venais d’arriver, on m’a remercié et depuis ce jour, je ne travaille plus. Je dors dehors.

[Moi] j’étais pompiste. Maintenant je suis toujours pompiste. Mais j’ai changé de qualité. Avant je pompais de l’essence maintenant je pompe du vin.  Je vogue depuis 83 entre le chômage et la bibine. [J’en sors pas, parce que] celui qui veut sortir de la rue, il faut qu’il sorte de l’alcool et celui qui veut sortir de l’alcool, il faut qu’il sorte de la rue.

[Moi] mon père était algérien, ma mère française. Nous étions très pauvres. On vivait dans des hôtels minables. A seize ans je suis rentré dans une grande ferme comme chauffeur de tracteurs. J’ai eu un accident. Pendant trois mois, j’ai eu un accident : la main écrasée.

[Moi] au lycée, j’avais un prof de droite et j’avais écrit : « un jour les télés vidées de leur contenu électronique serviront de clapiers à lapin ». A côté, il a marqué : « monsieur, vous êtes un anarchiste ». J’ai été obligé de regarder dans le dictionnaire ce que c’était « anarchiste » parce que j’avais pas trop compris. [A partir de ce moment-là, les choses ont commencé à se gâter pour moi].

[Moi] je suis issu, euh... La maman était manouche, le papa était comme on dit un paysan. Je me suis élevé dans une caravane. Tout petit je me suis mis dans une caravane. On était douze enfants dans la même caravane avec les chevaux. Arrivé un bout de temps, les assistantes ont mis le nez dedans comme elles le font d’ailleurs partout quand y faut pas. Donc ils m’ont envoyé à la DDASS et je me suis retrouvé dans les centres de rééducation où j’ai rencontré bien des mecs qui étaient comme moi, des femmes qui étaient comme moi. Et puis on s’est forgé notre esprit qui était à nous-mêmes, c’est-à-dire qu’on était un petit peu révolutionnaires dans not’ tête parce que, on a dit : « on veut revoir nos parents » et on nous a empêchés. Donc on est partis ensemble et on fuguait, on faisait des conneries.

 

C’est dur !

Qu’est-ce qui est dur Jacques ?

La vieillesse.

Quel âge as-tu ?

55 ans

Tu te crois vieux ?

Pour quelqu’un qui a été jeune, c’est vieux.

Qui n’a pas été jeune ?

J’en connais ! J’en connais ! Ils n’ont jamais été jeunes. Ils ont toujours été vieux !

 

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