Chocolat

CHOCOLAT

Gérard Noiriel

 

 

 

 

 

L’historien

Merci, mesdames et messieurs, de m’avoir invité à présenter cette conférence sur les discriminations. J’aurais aimé, pour introduire mon propos, vous dire que les pratiques discriminatoires ont été rares dans notre histoire. Hélas, l’historien est obligé de constater que les préjugés, l’intolérance, le rejet des minorités ont existé dans toutes les sociétés. J’aurais voulu montrer que ces comportements ont toujours été perpétrés par des individus cruels, habités par la haine, animés par l’esprit du mal. Malheureusement, l’histoire montre que tous les êtres humains peuvent, à des degrés divers, s’en rendre coupable.

Ce constat pessimiste ne doit pas pour autant nous conduire à accepter l'inacceptable. A toutes les époques, des hommes et des femmes se sont mobilisés contre les discriminations. Et c’est grâce à leurs luttes que les formes de domination les plus dégradantes et les plus inhumaines, je pense d’abord à l’esclavage, ont disparu, tout au moins dans le droit international.

L’histoire du langage nous aide à comprendre pourquoi tous les individus sont concernés par les discriminations.  Ce mot vient du latin discriminatio, terme de grammaire et de rhétorique qui désigne « l’aptitude à discerner », c’est-à-dire l’aptitude à reconnaître les choses et les personnes. Au sens le plus large du terme, on peut donc dire que la discrimination est étroitement liée au processus de reconnaissance.

Reconnaître quelqu’un, c’est l’identifier, mais c’est aussi l’apprécier à « sa juste valeur », comme on dit. C’est donc le juger. Tous les êtres humains ont besoin d’être reconnus. L’enfant dépend étroitement du regard de ses parents et l’adulte vit constamment sous le regard des autres adultes. Comme l’a montré Kafka dans le Procès, la société fonctionne en effet comme un immense tribunal qui distribue la dignité et les honneurs, mais aussi l’indignité et les déshonneurs.

Si l’on en croit Blaise Pascal, ce besoin universel de reconnaissance s’explique parce que l’homme est un être sans raison d’être. C’est pour donner un sens à sa vie qu’il cherche à obtenir la considération des autres en accumulant des richesses, du pouvoir ou des honneurs.

Il suffit de regarder autour de soi pour constater que notre société obéit toujours aux mêmes règles. Nous voyons chaque jour nos concitoyens dépenser une énergie considérable pour habiter dans les « beaux » quartiers, pour que leurs enfants soient inscrits dans les « bons » collèges, pour qu’ils fassent des études « supérieures ». Tous ces adjectifs sont des jugements de valeurs. Notre langue fourmille donc de termes objectivement discriminatoires car le « bon » implique le « mauvais », et le « supérieur » n’a de sens que par rapport à l’ « inférieur ».

Si l’on voulait vraiment lutter contre les discriminations, il faudrait donc commencer par rejeter ce vocabulaire normatif. Mais nous ne pouvons pas le faire car nous l’avons intériorisé. Le regard des autres fait partie de nous-même, de notre identité. C’est la raison pour laquelle, malgré nos dénégations, nous défendons tous nos petits privilèges.

Celui qui a le mieux décrit la façon dont fonctionnent nos mesquineries intérieures, c’est assurément Marcel Proust. Dans A la Recherche du temps perdu, il confie à ses lecteurs que, lorsqu’il était enfant, les crises d’asthme dont il souffrait le rendaient terriblement dépendant de sa gouvernante. Dans ces moments-là il lui arrivait, nous dit-il, de se montrer odieux à son égard. Le petit lettré qu’il aspirait à devenir se moquait alors des fautes de français que commettait cette employée de maison venue de la campagne. Il cherchait à l’humilier parce qu’il ne supportait pas l’humiliation qu’il ressentait lui-même, en raison de l’obligation dans laquelle il se trouvait d’obéir à une personne qu’il jugeait inférieure à lui. Il se souvient qu’il adoptait alors, pour juger sa gouvernante, « le point de vue mesquin d’hommes dont ceux qui les méprisent le plus dans l’impartialité de la méditation sont fort capables de tenir le rôle quand ils jouent une des scènes vulgaires de la vie ».

Cette phrase énigmatique signifie, traduite dans un langage moins littéraire, qu’il nous est facile de condamner le racisme quand notre propre identité, nos propres intérêts, ne sont pas en cause. Mais lorsque nous nous sentons directement menacés, nos préjugés, véritables sentinelles de notre identité, nous alertent et nos « défenses immunitaires » entrent en action. Le petit Marcel avait besoin de dévaloriser sa gouvernante pour la « remettre à sa place », comme on dit, et rétablir du même coup l’ordre social qui justifiait ses privilèges de jeune bourgeois.

Marcel Proust attire aussi notre attention, dans ce passage, sur le faible pouvoir de la raison (de la méditation) face aux préjugés. Ceux-ci se localisent dans la sphère des émotions, des réflexes, des goûts et des dégoûts. En même temps, ils alimentent nos croyances, notre sens du juste et de l’injuste, les normes que nous mettons en avant pour défendre nos intérêts.

Pour en finir avec ces considérations d’ordre général, je voudrais dire un mot du lien extrêmement puissant qui unit le « je » et le « nous ». Le « nous » désigne les personnes qui font partie de mon groupe d’appartenance, le cercle familier dans lequel je me reconnais, ceux dont je sollicite et dont je redoute les jugements. Le « nous » est représenté par des symboles, en premier lieu par le nom propre du groupe, mais aussi par les porte-parole, ceux qui représentent le groupe dans l’espace public.

La force du lien entre « je » et « nous » permet de comprendre pourquoi les rivalités entre les groupes sociaux fonctionnent de la même manière que les rivalités entre les individus. « Nous » s’oppose à « eux », c’est-à-dire à tous ceux qui sont en dehors de mon univers familier : les inconnus, les étrangers. Je me sens personnellement atteint lorsque le groupe auquel je m’identifie subit une humiliation. C’est pour cette raison que les luttes de reconnaissance ont toujours une dimension collective. Il n’est donc pas surprenant de constater que depuis les débuts de l’humanité, les tribus, les ethnies, les classes, les nations ont été prises elles aussi dans des compétitions infinies pour la richesse, le pouvoir et la gloire. L’antagonisme entre « eux » et « nous » a été la cause fondamentale des guerres qui ont jalonné toute l’histoire du genre humain jusqu’aujourd’hui.

J’illustrerai ce point, à partir d’un seul exemple emprunté aux Grecs dont nous aimons rappeler, en Europe, qu’ils nous ont légué la démocratie. L’opposition entre « nous les Hellènes » et « eux les Barbares » est apparue au Ve siècle avant JC, quand les cités grecques sont entrées en guerre contre les Mèdes et les Perses. C’est à ce moment-là que s’impose le mot « autochtonie », forgé par Eschyle. L’autochtone, c’est celui qui est né « de la terre même », celui qui appartient à la « cité née d’elle-même ». C’est le « sans mélange » disait Platon par opposition aux hybrides, aux étrangers, aux métèques, aux barbares, assimilés à des animaux, « esclaves par nature », selon Aristote.

Il serait bien sûr absurde d’affirmer que Platon ou Aristote étaient « racistes ». Force est de constater néanmoins qu’ils ont construit des représentations du monde qui constituent la matrice de tous les racismes. L’ennemi du « nous » n’est pas humain. Il relève du genre animal. C’est ce qui justifie qu’on le traite de façon inhumaine.

 

 

 

Chocolat

(Chocolat met une casquette de contrôleur de train et prend l’accent anglais de Foottit. Il s’exprime d’une voix pointue en détachant bien les syllabes)

« Donnez-moi trois hommes si-vou-plait. Un Anglais, un Italien et un Chocolat. (Voix off : Rires et applaudissements d’un public nombreux). L’Anglais monte en première classe (Foottit le salue respectueusement). L’Italien monte en deuxième classe (Foottit fait une petite moue et lui donne quelques coups de pied). Chocolat monte en troisième classe. (Foottit lui tombe dessus à bras raccourcis, le roue de coups, le pousse dans le wagon). « Allez ! Avance, sale nègre ! voix off ».

(Voix off : rires redoublés.

Chocolat tombe, roule, fait une pirouette, se relève penaud, mais ne se révolte pas).

 

Penaud, s’excusant de ne pas se défendre, Raphaël se présente

Mesdames et messieurs, permettez moi de me présenter, je suis Rafael de Leïos, le célèbre clown Chocolat. (Silence). Vous ne vous souvenez pas de moi ? Chocolat, le clown chocolat, l’Auguste noir ! Et Foottit, le clown blanc qui parlait avec l’accent british (Chocolat dit ces deux mots en prenant l’accent anglais). Ca ne vous dit rien non plus ? C’est pourtant grâce à nous que le duo entre le clown blanc et l’Auguste s’est imposé en France. Avant nous, les clowns étaient au service des écuyers. Grâce à nous, ils sont devenus de véritables artistes.

Foottit et moi, nous sommes restés quinze ans en haut de l’affiche du Nouveau Cirque. Tous les enfants de Paris sont venus nous applaudir. Sans parler des provinciaux qui visitaient la capitale et qui, pour rien au monde, n’aurait raté notre spectacle. Nous étions tellement populaires, que même les frères Lumière nous ont mis dans leur boîte à images.

Nous avons été les acteurs-vedettes de leurs premiers films  : « boxeurs », « chaise en bascule », « acrobates sur une chaise », « policeman », « la mort de Chocolat ». Après nous, il y a eu Max Linder, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Mais nous avons été, Foottit et moi, les vrais pionniers du cinéma muet. (imitation de la gestuelle de clown de chocolat par chocolat, cris, rires, applaudissements et repasse dans l’ombre)

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