La pomme et le couteau

La pomme et le couteau

 

 

 

Aziz Chouaki

 

 

Scène un_______________________________________________

La scène se déroule dans le noir, on entend des bruits d’eau et de sirènes de police.

 

 

RAMDANE Au secours.

 

ALI Tais toi, ils croient qu’on est morts.

 

RAMDANE Je sais pas nager,j’en peux plus, ca y est c’est fini.

 

ALI Tiens bon, Ramdane, ça va aller.

 

RAMDANE Ah merde, merde, merde.

 

ALI Quoi ?

 

RAMDANE La pomme, la pomme de François.

 

ALI Et alors ?

 

RAMDANE Eh ben elle vient de tomber de ma poche, elle est dans l’eau.

 

ALI Laisse tomber la pomme de François, nage, nage, c’est tout ce que

tu dois faire, nage, on va sen sortir.

 

RAMDANE Non, c’est foutu, je supporte pas l’eau, Ali, mais alors pas du tout.

 

ALI Pense à autre chose, à Jedigha, ta femme par exemple.

 

RAMDANE Je vais crever, tu comprends pas ?

 

ALI Fais comme moi, laisse toi flotter.

 

RAMDANE J’ai une bastos dans le ventre, je peux pas flotter, non, foutu.

 

ALI Moi j’en ai deux dans la cuisse, alors tais toi.

 

RAMDANE Eh là bas, t’as entendu ?

 

ALI Quoi ?

 

RAMDANE Plouf. Oui, ils en ont jeté d’autres, plouf, t’as pas entendu.

 

ALI T’es sur ? J’ai rien entendu, allez nage vers le bord, c’est pas loin.

 

RAMDANE Ca y est, je vais couler, je vais mourir. ‘Je témoigne qu’il n’y a d’autre dieu qu’Allah et que Mohamed est son prophète’.

 

ALI Putain, il manquait plus que ça.

 

RAMDANE Tu me fermeras les yeux, je vais partir avant toi, c’est sûr, hein tu me fermeras les yeux, Ali, j’ai pas envie de finir en enfer.

 

ALI Conneries, pures conneries.

 

RAMDANE C’est pas des conneries, les morts, il paraît que si on leur ferme pas les yeux au bon moment, eh bien le diable il rentre dans leur âme et…

 

ALI Tu vas arrêter, oui ? Regarde, la berge, elle est juste là.

 

RAMDANE Tu diras à Jedigha, de laisser tomber pour les oliviers, tu lui diras ? Tu me promets ?

 

ALI Oui je lui dirais, mais nage, putain, on est tout près.

 

RAMDANE Oui, les trois oliviers, on est fâché avec le voisin, son terrain, depuis quinze ans, à cause de ces trois foutus oliviers, j’avais juré à mon père qui avait juré à son père qui avait juré à son père, que les oliviers on les cèderait jamais.

 

ALI Et alors ?

 

RAMDANE Et alors, c’est ridicule, quinze ans, tu te rends compte ? Tu diras donc à Jedigha que ce sont mes dernières paroles.

 

ALI Oui, oui, d’accord.

 

RAMDANE Dis lui qu’il faut céder les oliviers au voisin, qu’on arrête la guerre entre nous, que nos enfants vivent en paix en bon voisinage. Tu lui diras ?

 

ALI T’en fais pas, oui je lui dirais tout à Jedigha, les oliviers, ton grand père, les enfants en paix, oui, tout, mais nage putain, nage.

 

RAMDANE Et tu lui diras aussi que…

 

ALI Que quoi…

 

RAMDANE Eh ben, que…

 

ALI Quoi ?

 

RAMDANE enfin, quoi… dis lui que…

 

ALI Que tu l’aimes ?

 

RAMDANE Euh, oui, quelque chose comme ça, enfin tu sais, toi, quoi dire.

 

ALI Peut être que je vais couler avant toi ?

 

RAMDANE Tu vois, je t’avais dit, on va crever, l’eau est gelée. On va crever…

 

ALI Ta gueule…

 

RAMDANE C’est de ta faute, si j’avais eu mon couteau, je te jure que… c’est de ta faute, Ali, tout de ta faute.

 

ALI Excuse moi, c’était les consignes.

 

RAMDANE Consignes mon cul, je l’aurais saigné, moi, le flic qui m’a tiré dessus, saigné goret, t’entends ?

 

ALI Excuse moi.

 

RAMDANE Ouais, on en serait pas là à barboter avec des bastos dans le corps.

 

ALI ‘À partir du moment où un opprimé prend les armes au nom de la justice, c'est dans l'univers de l'injustice qu'il pénètre. Et c'est là que commence tout le problème.’ J’ai lu ça dans un bouquin.

 

RAMDANE Qui c’est le con qui a dit ça ?

 

ALI Camus, Albert camus.

 

RAMDANE Eh ben il a qu’à venir à notre place, chiche, Albert Camus, quel con celui là alors ! Faut quoi alors, tendre la joue gauche?

 

ALI Non, mais il y a d’autres moyens de résister qu’il dit.

 

RAMDANE Eh, eh, désolé, Je suis pas Jésus, mon frère, trop crépu pour être Jésus, désolé, Albert. Eh, regarde là, sur ce bout de bois, je rêve pas ? C’est un couteau, c’est mon couteau.

 

ALI Où ça, ah là, le bout de bois, eh oui, on dirait.

 

RAMDANE Incroyable, non ? Il nous a suivi, hein, dingue. Ca y est je l’ai, incroyable, ah mon brave bon couteau, mais trop tard, c’est trop tard, tu sers plus à rien maintenant.

 

ALI Mais si, tu vas encore en couper des pommes, du pain, mais si, juste nage un peu plus vite.

 

RAMDANE Ali, au secours, ma jambe, je sens plus ma jambe, elle s’est engourdie, c’est la fin.

 

ALI Bouge la ta jambe, pédale, comme si c’était un vélo.

 

RAMDANE J’ai jamais eu de vélo, moi, je sais pas pédaler.

 

ALI Fais comme si, tu fais des cercles, hé tu m’entends Ramdane ? T’es où ? Ramdane…. Ramdane…

 

 

 

 

 

Scène deux______________________________________________

Lumière, en blouse blanche, pipe à la bouche, cheveux hirsutes et document sous le bras, le professeur Porot s’avance vers le proscenium ; il se met à lire.

 

LE PROFESSEUR POROT ‘Hâbleur, menteur, voleur et fainéant le nord-africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles.  En fait, le maghrébin est incapable d’assumer des activités supérieures de nature morale et intellectuelle. C’est de tout cela dont découle l’impulsivité criminelle chez les Algériens.  Et, comme le disait si bien notre illustre Jules Ferry, "Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures »

 

Il sort.

 

 

 

Scène trois______________________________________________

Intérieur de bidonville précaire, matelas au sol, réchaud, une vieille poussette au fond . Ali vient de verser une casserole d’eau sur le visage de Ramdane qui se réveille en sursaut. Ils sont tous deux en marcel, et vague pyjama.

 

 

RAMDANE Au secours, qu’est ce qui se passe ? T’es fou, pourquoi tu m’as arrosé ?

 

ALI T’a eu des cauchemars, tu m’as fait chier à gueuler toute la nuit, j’ai pas pu dormir.Bon, allez fais vite, on va être en retard.

 

Ramdane se lève, ils s’habillent, tous les deux en costume, chacun noue la cravate de l’autre.

 

RAMDANE Tu vois ce costume, je l’ai pas remis depuis que je suis arrivé en France, tu te rends compte ? Ca va dis moi ?

 

Ali est prêt.

ALI À merveille on dirait un nouveau marié. Au fait elle vient à quelle heure ?

 

RAMDANE La journaliste ? Vers 9h, dans un quart d’heure, quoi.

 

Ali allume une radio. Entre le Préfet de Police, ils ne se regardent pas. Sa voix sort du poste de radio.

 

LE PRÉFET ‘Il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement entre 20h30 et 5h30 du matin.’

 

ALI Il a dit ‘conseillé’ et ‘s’abstenir’, ça veut dire c’est pas interdit.

 

RAMDANE Ca veut dire, fracasse, fracasse, fracasse.

 

LE PRÉFET ‘les débits de boisson tenus et fréquentés par des français musulmans d’Algérie doivent fermer chaque jour à 19h.’

 

ALI Fini le pastis ‘ chez Mimiche et Boualem’.

 

RAMDANE Attends, mais comment ils vont faire ? Ils disent les FMA, les français musulmans d’Algérie, mais ça veut dire quoi, dans la rue, c’est pas écrit sur une étoile jaune : FMA, alors ils font comment les flics ? Eh ben c’est direct les bronzés, les flics, qu’ils vont tanner. Et tiens, Marcello, de la coopérative, le napolitain, il est plus bronzé que toi et moi. Il va avoir des problèmes, Marcello.

 

ALI Il va avoir des problèmes, Marcello.

 

LE PRÉFET ‘D’autre part, il est vivement recommandé aux français musulmans…

ALI Gentil le Préfet, hein, ‘recommandé’

 

RAMDANE Fracasse.

 

LE PRÉFET …de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspect pour la police…’

 

RAMDANE Change de station, il me fout le cafard, le rôtisseur de juifs.

 

Ali trifouille la radio, change de station, il tombe sur une radio égyptienne, une chanson de Farid El Atrache, il laisse. Le Préfet sort.

 

RAMDANE Bon, alors on s’entraine ? Tu commences ?

 

ALI Non, vas y toi.

 

Ramdane prend la pose et parle devant un miroir ébréché.

 

RAMDANE Je m’appelle Ramdane, je suis ajusteur, j’ai eu mon Cap en décembre, oui, j’attends le reclassement. Je suis en France depuis 6 ans, de Kabylie, oui de Kabylie je viens, comme Ali, du même village, en fait. Le village ? Il s’appelle Akerrou, juché sur le Djurdjura, oui. Non, petit je n’allais pas à l’école, trop loin, trop cher, les livres tout ça, berger, j’ai fait tout le temps berger, je coupais du bois l’hiver, aussi pour aider mon père. Mon premier poulet ? Vers 10 ans, c’est mon père : mon fils pour manger il faut tuer les animaux, mais seulement pour manger, alors tiens ce couteau et égorge ce poulet. Je lui ai mis sa langue dans son bec, comme j’ai vu faire, je lui ai tourné sa tête vers la Mecque, bravo mon père il a dit. J’ai fermé les yeux et couic, le poulet. Quand j’ai ouvert les yeux, tout le monde m’applaudissait, ma mère a pris le poulet et hop dans la casserole, on l’a mangé le soir, en déchiffrant les énigmes de ma grand mère, celui qui gagne elle lui donne la tête du poulet. Voilà. Quoi, non, je déteste l’eau, j’ai toujours détesté l’eau, je sais pas pourquoi. La France au début on disait madame la France, on disait on arrive là bas, tout de suite l’appartement, on ramène la famille et tout ça. Mais non, Ca fait six ans, dans ce bidonville, provisoire au début ils ont dit, les gens du service social, mais, ça fait six ans. La Kabylie elle me manque, la France on dirait elle veut pas de moi, on dirait je suis pas là, au travail, dans le métro, au bidonville. Lève toi le matin, la boue, beaucoup de boue avant l’arrêt de bus. Oui double, on dirait, double je-suis-pas-là, ni la Kabylie, ni madame la France, et c’est comme ça toujours depuis, alors. Non, le français c’est sur le bateau j’ai appris, trouvé un livre de grammaire, Ali il m’a aidé, maintenant ça va, je me débrouille. Et c’est pourquoi, aujourd’hui la manifesta…

 

ALI Chut, abruti, on a dit pas de politique. Rester vague, la vie dans le bidonville, notre situation de misère, pas plus, hein ?

 

RAMDANE Ok, vas y toi.

 

ALI Moi, c’est Ali, on est cousin, oui, du même village. Sept ans, moi, en France, pour le foot, d’abord, je suis venu. Comme Mekhloufi à Saint Etienne, je voulais, j’ai essayé junior, ça marchait au début, milieu offensif, ah oui, et puis boum tuberculose, six mois d’hôpital, une croix sur le foot. Chef machiniste, aujourd’hui, les trois huit, j’ai 5 personnes sous mes ordres, oui ça va. Bien sur, c’est sale ici, y a pas d’eau, il y a pas d’égout, y a rien, personne jamais il est venu voir de la mairie, jamais. Comme il dit, Ramdane, double vide, ni français ni kabyle, un double oualou invisible, oui qui rase les murs, le double blanc du domino. On sent, les français, pas tous oh mais la plupart, eh bien le dégout dans les yeux, ah oui, on le sent, ils souffrent de nous voir sales, raser les murs, ils voudraient qu’on soit beaux et blonds comme eux, mais… comment ? La guerre ? Oui, c’est terrible, en Algérie, la guerre, deux frères à moi ils sont morts, non je sais pas qui a raison mais c’est pas bien la guerre, il faut tuer rien que pour manger, comme il dit le … bien sur il y a des rats, tous les soir on leur fait la chasse et…

 

On entend frapper.

 

RAMDANE C’est elle.

 

ALI Eh ben vas ouvrir.

 

Ramdane ouvre, entre Sylvie, lunettes, gros cartable, les chaussures pleines de boue.

 

SYLVIE Bonjour, oh excusez moi, la boue, on peut à peine marcher.

 

ALI Ah la boue, on aurait dû vous dire, la boue, nous c’est toujours. On va nettoyer ça, donnez moi vos chaussures.

 

SYLVIE Non, non merci, ça ira, je les nettoierais plus tard.

 

RAMDANE Non, madame, donnez moi ça, je vais les nettoyer.

 

Elle lui tend ses chaussures. Ramdane les nettoie en s’aidant de papier journal.

 

Sylvie Eh ben, vous êtes sur votre trente un, aujourd’hui, qu’est ce qui se passe, la cravate, le costume, hein ?

 

Ils ont l’air surpris. Ils répondent presque en même temps.

 

RAMDANE Euh, c’est pour un copain, son mariage…

 

ALI Oui, un mariage, une cousine, on doit servir de témoin.

SYLVIE Une cousine, un copain ?Bon, je ne vais pas rentrer dans vos histoires

 

Ramdane lui tend ses chaussures nettoyées.

 

RAMDANE Tenez, madame.

 

SYLVIE Merci, et ne m’appelez pas madame, moi, c’est Sylvie, d’accord ?

 

RAMDANE Euh oui, mada... Sylvie.

 

SYLVIE Bon reprend de la dernière fois ? (Ils acquiescent du chef, elle ouvre un grand cahier et prend des notes). On avait dit pas d’eau courante, l’eau c’est loin d’ici ?

 

ALI Une demi heure, on prend le carrosse (il montre la poussette), et on remplit des bidons de 20 litres.

 

SYLVIE Les toilettes ? Vous faites comment ?

 

RAMDANE Euh, c’est dehors, les toilettes, à coté de la décharge, c’est pour tout le monde pareil, mais y a pas d’égout alors ça reste et c’est …

 

SYLVIE Je vois, je vois. L’électricité ?

 

ALI On paye chaque mois, la fabrique à coté, ils ont tiré un fil jusqu’ici et nous on met les ampoules. Des fois ça coupe un jour deux jours, après ca revient.

 

SYLVIE Vous payez comment, il vous donne des factures ?

 

RAMDANE Factures ? Non, jamais vu une facture.

 

SYLVIE Pas de facture ? Il n’a pas le droit.

 

RAMDANE C’est comme ça, sinon comment ?

 

SYLVIE Ok, la suite.

 

 

 

Scène quatre____________________________________________

Bureau du préfet de Police, l’éclairage permet à peine de distinguer son visage. Sur son bureau une corbeille de fruits. Avec lui, Barnabé et Cotillon, chef de cabinet et conseiller du Préfet.

 

 

LE PREFET Alors, les dispositions ?

 

BARNABÉ Tout est prêt, monsieur le Préfet, d’après nos indics tout devrait se dérouler comme prévu, les cortèges devraient démarrer dans quelques heures, nos hommes ont bloqué tous les axes vitaux, avenues, ponts, bouches de métro.

 

LE PREFET Bien, je viendrais faire un tour à la station Etoile, superviser comment ça se passe. Les effectifs ?

 

BARNABÉ On a prévu 716 hommes de la police municipale, 662 hommes de la Gendarmerie mobile et 280 CRS, soit au total 1658 hommes.

 

LE PREFET Mettez bien en avant les calots bleus de la FPA, qu’ils se dévorent entre eux, un métèque de moins, c’est une France…? Comment Barnabé ?

 

BARNABÉ… plus blanche.

 

LE PRÉFET C’est ça, une France plus blanche. Il faut nettoyer les écuries d’Augias.

 

BARNABÉ Nettoyer, c’est ça.

 

LE PRÉFET Chers amis, les fellagas osent porter la guerre en terre de France, maintenant. Ils piétinent la barbe fleurie de Charlemagne, le camp du drap d’or, non mais on croit rêver, la bataille de Valmy, le vase de Soisson, la foi de Jeanne d’Arc ?

 

BARNABÉ Il faut en crever deux ou trois, pour l’exemple, moi je dis.

 

LE PRÉFET (Il prend une pomme de la corbeille.) Vous voyez ça ?

 

COTILLON Euh, ben c’est une pomme, monsieur le Préfet.

 

LE PRÉFET C’est plus qu’une pomme, Cotillon, c’est un symbole, ça c’est la France, et vous savez quoi ?

 

COTILLON Euh, franchement non…

 

BARNABÉ Je crois savoir, monsieur le Préfet.

 

LE PRÉFET Allez y Barnabé.

 

BARNABÉ Eh bien, si la pomme c’est la France, jamais un couteau arabe ne se plantera dedans, c’est ça ?

 

LE PRÉFET Exactement, très bien Barnabé. Donc, de taille et d’estoc, pas de quartiers, je vous dis. Qu’en dites vous, Cotillon ? Vous semblez bien pensif.

 

COTILLON Euh, c’est à dire, non, je suis d’accord, bien sûr, juste l’an dernier, en hiver, plus de cinq attentats, c’est plus que trop. Je suis d’accord sur la fermeté, mais…

 

LE PREFET Mais quoi, Cotillon ?

 

COTILLON (il ouvre un dossier) Tenez, quelques articles de presse, y a un peu de remous, les journalistes, l’opposition, les civils. Notamment sur le couvre-feu.

 

LE PREFET Dites moi, Cotillon, vous êtes originaire d’où ?

 

COTILLON Moi ? Oh, d’un tout petit village, Gonfreville l’Orcher, monsieur le Préfet.

 

LE PRÉFET Gonfreville l’Orcher, ah voilà un nom diantrement français, et c’est où ?

 

COTILLON C’est une petite commune, 8000 habitants, en Haute Normandie.

 

LE PRÉFET (il joue avec la pomme) Ah, le cidre de Haute Normandie, léger et pétillant, sa belle robe ambrée, sa belle mousse de soie. Vous voudriez qu’on y installe une mosquée à Gonfreville l’Orcher? Un minaret qui vous glapit aux oreilles qu’il ne faut plus boire de cidre, ni de vin, ce bon vieux sang de France ?

 

COTILLON Bien sûr que non, monsieur le Préfet, bien sur que non.

LE PRÉFET Hein, Cotillon, qu’ils voilent de noir nos braves blondes normandes avant de les engrosser pour reproduire des musulmans ?

 

COTILLON C’est bien au contraire pour préserver tout cela, ben oui, c’est pour ça que je travaille avec vous.

 

LE PRÉFET A la bonne heure. Bien, écoutez moi bien, Cotillon, et vous aussi Barnabé. Souvenez vous, les attentats du mois d’aout, les pertes Barnabé ?

 

BARNABÉ Dix policiers tués, par ces ratons, en deux mois.

 

LE PRÉFET Vous vous rendez compte ? Dix morts, dix Français, dix fils de Françaises, des enfants de Marianne ?

 

BARNABÉ Par cette racaille.

 

LE PRÉFET L’évidence hurle, c’est l’incendie, l’insurrection est sur notre perron, donc chaque civil français se doit de réagir en soldat français, au lieu de nous emmerder avec ces ‘droits de l’homme ‘ de mes deux.

 

BARNABÉ Droits de l’homme, pfft, on ne parle pas du même gaillard, c’est bien clair.

 

LE PRÉFET Vous savez comment on appelle ça, un civil qui ne se comporte pas en soldat quand la patrie crie au secours ?

 

COTILLON Euh, un lâche ?

 

LE PRÉFET De la trahison d’état, messieurs. Et bien nous, c’est la terreur d’état qu’on va instaurer.

BARNABÉ Ah ça, ça me plait, ça, trahison d’état/terreur d’état, ah ouais faut en finir avec ces melons, ces bougnoules de merde.

 

LE PRÉFET Ca ne se réduit pas çà ça, l’ennemi,non, non, c’est bien plus grave que ça, c’est bel et bien de l’Anti-France dont il s’agit, oui, vous comprenez ?

 

Le téléphone sonne. Cotillon décroche, met l’écouteur à son oreille puis tend l’appareil au Préfet de police.

 

COTILLON C’est pour vous, monsieur le Préfet, c’est le ministre de l’intérieur.

 

LE PRÉFET Passez le moi. (il prend l’appareil)Bonjour monsieur le ministre… bien, bien… on maitrise la situation… ne vous en faites pas, Paris peut dormir tranquille… c’est ça… je vous tiendrais au courant, c’est ça, dès le déclenchement des opérations… merci, merci… et bon anniversaire à Sultan, oui, votre labrador, oui je n’ai pas oublié, j’adore les animaux, vous savez, très bien monsieur le ministre, à vos ordres.

 

Il raccroche.

 

BARNABÉ Alors ?

 

LE PRÉFET Et bien vous voyez, en plus on a le super parapluie en personne. Le ministre ne veut aucune trace.

 

BARNABÉ Pas de problèmes, il n’y aura aucun papier, pas de billet d’écrou, ni de main courante, rien à faire signer, ne vous en faites pas.

 

LE PRÉFET Très bien, l’administration française n’a pas à gaspiller du papier pour cette engeance. Rien d’écrit, que du verbal, la parole s'oppose à la lettre. "La lettre tue", disait Saint Paul. Je parlais de quoi, tout à l’heure.

 

COTILLON L’Anti-France.

 

LE PRÉFET Ah oui, les quatre piliers du Mal. C’est quoi les quatre piliers du Mal, Cotillon ?

 

COTILLON Eu je ne sais pas, moi, la trahison ? La cupidité ?la…

 

LE PRÉFET Vous n’y êtes pas du tout.

 

BARNABÉ Moi monsieur, moi monsieur.

 

LE PRÉFET Barnabé.

 

BARNABÉ Il y a les protestants, les Juifs, les Francs-maçons, et les métèques. Les quatre piliers du Mal.

 

COTILLON Et les communistes ?

 

BARNABÉ C’est des métèques, les communistes.

 

LE PRÉFET Très bien Barnabé. C’est un tout, Cotillon, l’Anti France, vous saisissez, c’est des valeurs, des idées.

 

BARNABÉ Des rats.

 

LE PRÉFET Ils veulent féconder la chair de France, c’est ça l’image, ils veulent inséminer notre âme, si, si, et vous savez avec quoi ? Avec la semence mentale de leurs ténèbres.

 

BARNABÉ On va les briser sec, monsieur le Préfet, les briser pour toujours.

 

LE PRÉFET Je veux du zèle national, soyez de bons Gaulois, à vous l’initiative, vous êtes couvert.

 

COTILLON Euh, c’est noté.

 

BARNABÉ On va faire circuler de fausses infos par radio. Faire dire qu’ils ont tués des flics français, brouiller les pistes. .

 

LE PRÉFET Bonne idée, ça va mettre de la rage dans le cœur de nos hommes. Pour chacun des nôtres c’est dix de chez eux qu’on exécute, c’est ça l’argus. Mais c’est quoi ça ? (il regarde au sol)

 

BARNABÉ Un cafard, c’est un cafard.

 

Il court derrière le cafard, frappe de sa semelle au sol et le rate.

 

LE PRÉFET A vous Cotillon, il est près de votre pied.

 

Cotillon s’exécute mais le rate aussi.

 

COTILLON Raté, désolé.

 

BARNABÉ Il est juste là, derrière la chaise.

 

Le préfet frappe de sa semelle.

 

BARNABÉ Bravo patron, vous l’avez eu.

 

LE PRÉFET Vous avez vu Cotillon, on n’est jamais à l’abri, toujours sur le qui vive, je vous dis, toujours. Bien, mes amis, à présent trinquons à la victoire.

 

Il sort une bouteille et des verres, ils trinquent.

 

 

 

 

 

 Si vous voulez connaître la suite venir voir la lecture-spectacle ou nous écrire. Bien cordialement.